Vous consultez une archive. Le contenu de cette page n'est peut-être plus d'actualité.

Le Jeu du dictionnaire (Lycée Laon, Aisne)

Le jeu du dictionnaire est un jeu et un enjeu très sérieux

On sait en effet que si la langue se reproduit par son usage et non par les dictionnaires, ceux-ci fixent le sens des mots, les usages, les limites reconnues par la société d’une époque. Faire dictionnaire c’est poser un acte social de création langagière.

Les dictionnaires auront des raisons multiples d’exister. Entre un dictionnaire voulant unifier le territoire (le dictionnaire de l’Académie française) et un dictionnaire cherchant à proposer à la reconnaissance commune ses propres créations, il y a de multiples variantes. De nombreux écrivains et poètes ont inventé leurs dictionnaires avec leurs définitions. Je songe ainsi à Michel Leiris et son Glossaire : j’y serre mes gloses (Gallimard, collection l’imaginaire,).

Une association d’Evry a organisé en 2007 un chantier « lexique » publié sous le nom de Lexik des cités chez l’éditeur Fleuve noir (édition 2007, déjà réédité). La préface de ce livre est un entretien avec Alain Rey, le patron des dictionnaires Robert. C’est dire si tout cela est en phase avec le monde des dictionnaires.

C’est ainsi que je propose, lors de certaines interventions, la création d’un dictionnaire, d’un lexique, d’un glossaire (tout ces mots sont délectables). Les raisons données en sont très simples. Je dis que j’aimerais que chacun me fasse cadeau d’un mot ou d’une expression qu’il utilise (et m’en donne le sens) et qu’il pense que je ne connais pas. On est ainsi dans le partage. Si je connais ce n’est pas grave, si je ne connais pas, je m’enrichis.

Si nous nous revoyons lors de plusieurs séances, et non lors d’une rencontre unique, je propose de se situer dans la perspective d’un « vrai » dictionnaire : on donne le mot, son sens, une phrase où il est en situation, ce qui permet de bien le comprendre. Eventuellement l’étymologie (un gros mot tout simple à comprendre) si l’on sait d’où il vient. Mais on peut se contenter de donner ce qu’on croit être son origine, car il est intéressant aussi au plan de la circulation des imaginaires sur les mots, de mettre en commun nos croyances sur leurs origines. A Evry les organisateurs avaient les moyens de mettre des images… mais ce n’est pas obligatoire !

D’autres fois le déclencheur est une thématique : on prend les lettres de l’alphabet une par une et sur chacune on donne un mot (chaque participant si possible donne un mot, ou alors on se contente par exemple de 3 ou 4 mots par lettre avant de passer à la suivante), correspondant à la thématique retenue (« l’enfant multiple », « le voyage », « les Autres »,… pour ce qui est des échanges réalisés lors de mes rencontres les plus récentes). On revient ensuite sur la liste et on donne la définition du mot (« sa » définition), que le mot étant mis en situation dans une phrase.

Pour illustrer ce jeu du dictionnaire je serai amené à mettre en ligne plusieurs résultats. Pour l’instant je propose le travail réalisé par des lycéens du lycée Julie Daubié de Laon, rencontrés avec leur professeur de français, Martine Desjardins (opération mise en place avec le soutien de la Direction de l’Education du Conseil Régional de Picardie).

Ils ont dressé une liste qui mêle des mots d’origines diverses, liées bien sûr à leur propre origine (je pense notamment à tous les mots venant des gens du voyage), mais aussi à la vie de groupe (ils ont conscience d’avoir placé des mots qu’ils sont seuls à employer, en tout cas avec ce sens). Il peut y avoir des mots connus, peu importe : c’est leur vocabulaire du moment, en action durant cette période. Cela leur permet parfois entre eux de s’apercevoir que l’un ou l’autre utilisent des mots que les autres ignorent. Ou de ne pas toujours être d’accord sur le sens donné (d’où l’importance de bien en fixer le sens dans une phrase d’usage). Cela aide aussi à comprendre que tous les dictionnaires se heurtent à de telles difficultés de sens et de définition et doivent faire des choix. On prendra peut-être ensuite avec plus de plaisir un dictionnaire, sachant que ce n’est pas seulement un herbier mort, mais un planète vivace, la planète des mots, la planète-parole qui lutte conte la planète-taire.

Pour certains élèves il est parfois difficile de donner un mot, car ils pensent qu’ils ne connaissent que les mots de tout le monde. Ou bien que les mots qu’ils connaissent sont tabous, objets d’interdits divers. Il faut rassurer tout le monde sur ce point : il n’y a pas de mot interdit, c’est l’usage qu’on en fait qui rend un mot désagréable et lui donne par exemple une connotation vulgaire. N’est-ce pas les mots d’amour ou les « gros » mots que l’on apprend le mieux quand on découvre une langue étrangère ? Ne nous voilons pas la face ! Un atelier d’écriture et de parole (les deux sont liés) est un moment où l’on peut tout dire, dans le respect des uns et des autres.

Je dois aussi parfois indiquer que les mots mis ainsi en commun ne sont pas forcément des mots issus du groupe-classe mais peuvent provenir de la famille. On a tous des mots familiers dont on à l’impression que seule sa famille en fait usage. Ce peut être le cas (et alors on enrichit le vocabulaire des autres) mais pas nécessairement (surprise quand on s’aperçoit qu’un mot dont se croyait le seul « propriétaire », est connu de quelqu’un d’autre). Oui les mots sont de formidables vecteurs de connaissance et reconnaissance entre les hommes et les femmes d’une société.

Et bien sûr avec tous ces mots recueillis on peut bâtir une histoire, une histoire insolite. Ou une histoire qui fera vrai car empruntant son vocabulaire à l’univers réel d’un groupe social. Je pense par exemple pour ce groupe d’élèves de Laon au plaisir qu’on eut les élèves à dire et à entendre des mots italiens ou des mots des gens du voyage : la classe, par ses mots, est riche de l’histoire de ceux qui la compose.

_ Jean Foucault
23 juin 2008

Pour prendre connaissance du travail réalisé à Laon, vous cliquez sur le lien ci-dessous. Vous y trouverez ce travail qui n’a pas été mené à terme, car il entrait dans un processus d’atelier plus général dont il ne fut qu’une étape :

Dictionnaire_Laon