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Suite Moscovite

Anne-Lise Blanchard s’est retrouvée piégée entre la Biélarus et la Russie entre l’été et l’automne 2010.
Ce
n’est pas en tant que poète qu’elle fut arrêtée, mais appartenir à cette catégorie de citoyen ne plaidait pas en sa faveur. Et surtout cela nous en dit long sur les droits de l’homme en Russie, les jeux de frontière entre la Biélarus et la Russie.

A son retour le 16 octobre elle adressait un mail à ses amis :

Bonjour de Lyon

où je suis arrivée samedi 16 octobre à 21h30. Le voyage au pays de Kafka est terminé. Il aurait tout aussi bien pu se passer en France.

Train de nuit le 13 octobre pour rejoidre Smolensk au petit matin, de là s’aventurer dans un véhicule bringuebalant qui porte le nom de taxi sur des pistes pour arriver à la ville frontalière de Kraniscki où se tient le procès. Il y a bien une cage dans la salle d’audience mais cette fois elle n’est pas pour moi. Vérification de l’identité, reconnaissance des faits – procédure simplifiée – notification du montant de l’amende. Le temps d’effectuer le virement, mon passeport m’est rendu sans interdiction de séjour accompagné du jugement et du récipissé de l’amende.
Retour à Smolensk par le même transport, en s’accordant toutefois un détour par Katyn, puis marchroutka jusqu’à Moscou, arrivée à 22h.
Vendredi 15, il se passera quatre bonnes heures avant d’obtenir un visa de sortie au Service des Migrations, puis encore trois heures pour la réservation d’un billet d’avion depuis l’ambassade, billet dont l’édition parviendra après mon départ.
Samedi 16 octobre, dans le train qui mène à l’aéroport, il m’apparaît que j’ai égaré jugement, récipissé de l’amende et réservation de la place d’avion. Sueurs. A l’embarquement,mon passeport est de nouveau manipulé – un visa de sortie sans visa d’entrée est naturellement suspect-, estampillé « Security 1″. Ce qui me vaudra deux fouilles approfondies. A Helsinki, je me sentirai en sécurité une fois franchie la ligne matérialisant l’Espace Schengen.
J’aurai quitté la France sous la canicule, les rues désertées, je la retrouve sous un vent froid, les rues bloquées. C’est la vie, dit-on à l’Est.

Merci à chacun d’entre vous pour m’avoir accompagnée le temps de cette mésaventure mais formidable aventure humaine. Merci à nouveau si vous m’accompagnez encore, car il n’y a pas eu de sponsors.

Elle a transmis pour le MUP, début 2011, un texte évoquant la situation d’emprisonnement où elle s’est retrouvée un temps. Ce texte est extrait d’un ensemble à venir portant ce titre « Suite Moscovite ».

Anne-Lise Blanchard,

extrait de « Suite moscovite » – titre provisoire

La porte d’acier s’est refermée. La porte de la geôle. Porte blindée. Son bruit métallique qui se répercute, tu te dis qu’il peut être définitif. Tu te souviens avoir écrit sur le site de « couchsurfing » : vivre maintenant ce que je n’ai pas vécu entre vingt et trente ans. Ce n’est pas un divan qui t’attend, c’est – tu découvres le plein sens du vocable – un pucier. Tu repousses avec rage, l’envoie bouler au sol, la galette humide à usage de matelas, les chiffons pelés à usage de couverture. Des portes claquent de ce bruit de métal qui devient vite familier. Tu t’assieds sur la surface métallique fixée au sol et au mur, dos au mur, les pieds en opposition, ça soulage le dos, ça permet de respirer, retrouvant sa hauteur, sa hauteur d’être humain. Et maintenant, tu regardes. Tu explores, découvres, inspectes, nommes le réduit. Le réduit, la porte, le guichet, l’œilleton. Les deux seaux tout près de la porte. L’ampoule grillagée, les murs dont les aspérités n’ont pas cédé leur souillure au dernier coup de badigeon. La tablette étroite fixée au mur. L’ouverture carrée, très haut, grillagée et au-delà l’épais volet de bois, deux empans. Tu auscultes, sondes, nommes l’humidité. La cellule est au-dessous du niveau de la chaussée. Tu te dis : enterrée vivante, c’est comme ça. Et puis te revient que tu as « in extremis » eu le temps de lancer ta bouteille à la mer : on ne te reverra pas dans les jours, les mois, peut-être plus, prochains. Le guichet s’ouvre. Une main dépose la bouteille d’eau, gâteaux secs en vrac dans un journal froissé, papier hygiénique. Tu transportes le tout sur la tablette de métal, reviens t’asseoir sur la banquette de métal. Tu te relèves, mesures l’espace – infini, tu peux t’accroupir, te hausser, marcher, te balancer, effectuer des torsions – deux mètres sur trois. Tu étales le drap sur la plaque de métal. La lumière te tiendra compagnie. Tu sens un regard dans ton dos, l’oeilleton est ouvert. La fois suivante, tu ne te retournes pas, tu te contentes d’un signe de la main. Tu poses les lèvres sur ta croix. Tes hurlements ont obtenu qu’elle demeure à ton cou. Et maintenant le calme. Demeurer à l’extérieur de l’enveloppe. « On » n’est plus concerné. Il y a Tu et On. On c’est l’enveloppe. Tu reste toi et personne d’autre. Toi qui écris, toi qui vibres, toi qui pleures si tu plonges le regard sur tes enfants,  sur « nous quatre » et là tu fonds, tu fonds chaque fois. Tu t’interdis ce regard tourné vers l’intérieur, sur ce qui t’appartient, ça rend fragile. Porter le regard sur l’extérieur. Le porter sur Lermontov, Mandelstam, Akhmatova, le regard devient autre, contemple le suint qui ne finit pas de couler de ce pays. Et maintenant.

Faire descendre l’apaisement, chut, les émotions, c’est fini. On déploie ses antennes – un oeil observe, sans même te retourner tu le sais – on les affûte, c’est tout. On fait le périscope ; Invisible, voit, renifle, entend. Pipi et dors. Dors mon petit loir, chut pas dire ça. Encore le seau, tu  t’écoules plus qu’à l’ordinaire.

La pluie est amicale. Elle te renvoie à la mansarde où tu as passé l’année, au carré de ciel qui remplaçait tous les tableaux. Là, tu ne vois pas le ciel. Tu crois avoir dormi une longue nuit. Tu te retournes sur l’étroite plaque de métal qui te sert de couchette, tu bouges douloureusement, tes articulations sont meurtrissures. Tu réalises que les taches sur le mur sont taches d’humidité. Tu te précipites vers le seau, déverses ton urine, honteuse du bruit dans tout ce silence. Combien de temps resteras-tu ? tu notes qui il te faut prévenir, tu notes ce qui te sera nécessaire. Tu songes aux étapes précédentes qui t’ont amenée à accepter un espace plus sommaire, plus restreint, depuis la cabine de bateau puis les « canapés » de l’Arménie, enfin ton galetas, jusqu’à cette cellule. Tu y vois une suite logique. Le froid, l’humidité te poussent à te lever. Gymnastique, s’y adonner tous les jours, toilette de chat. Les verrous font  leur petite musique. On s’y habitue vite. Des voix, une radio, la pluie. Tu as le goût du café qui sourd des papilles, tu grignotes un gâteau en faisant le décompte de piqûres de moustique. Pourquoi as-tu pensé au personnage du Père Serge ? La porte s’ouvre, on te fait signe de sortir, de prendre tes vêtements et sortir. Tu es poussée dans le fourgon de nouveau. Qui se soucie de tes protestations ? Tu es sale, tu as l’impression de puer, ton pantalon flotte loin du corps. Tu es transférée dans une espèce de maison de justice. « L’interprète », Barbie, arrive dans une nouvelle tenue à couper le souffle, tu te sens misérable, humiliée. Elle te confirme que c’est bien ainsi que tu comparaîtras devant le juge.

Tu demandes à te doucher, elle ne peut que te dépanner en lingettes. A tâtons, les interrupteurs ne sont pas encore installés dans le bâtiment en cours de rénovation, tu cherches les toilettes. Tu disposes de quelques minutes pour être présentable.

(texte transmis le 17 janvier 2011)