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Lettre

Monsieur le Ministre,

Votre double langage sur la question des personnes qui aident les sans papiers m’exaspère au plus haut point. Poète, je sais ce que sont les jeux sur les mots et les hommes politiques sont en ce sens aussi de grands poètes, mais avec un sens de l’éthique très relâché alors qu’il joue avec les vies humaines.

Comment vous croire quand vous dites que le délit d’assistance aux sans-papiers n’existe pas ! S’il en était ainsi, et comme vous l’ont déjà suggéré Philippe Lioret et Vincent Lindon, il serait très simple de modifier le texte de votre loi, d’en supprimer l’article incriminé. Ainsi il n’y aurait plus de méprise, et surtout plus de garde à vu pour les Justes. S’il est clair que vous ne voulez poursuivre que les « passeurs » ! (mais attention encore à ce que vous mettez sous ce terme, je me méfie beaucoup de votre usage pervers de la langue : nous aurons l’occasion d’y revenir).

Je parle moi aussi des Justes monsieur le Ministre, pour désigner ceux qui aident les sans-papiers, et je le fais savoir autour de moi. Le Juste est celui qui aide son prochain (le « prochain » vous savez, ce terme en vogue dans les Eglises), et ne coupe pas les cheveux en quatre pour savoir ce que dit la loi à ce sujet. La personne humaine se respecte monsieur le Ministre, quelle que soit la situation où elle se trouve. Et si vous aimez les articles et le Droit, je vous rappelle que la France a paraphé la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme qui donne beaucoup de liberté à la circulation humaine, que vous n’en tolérez. Vous avez une vision très élastique des droits de l’Homme, Monsieur le Ministre.

C’est le mépris qui domine chez vous. Il y a peu vous proposiez aux sans papiers de pratiquer la délation. Oui je dis bien « délation ». Allez voir dans les dictionnaires les plus ordinaires, ceux que tous les élèves de France peuvent consulter dans toutes les bonnes écoles de France au cœur des villes et villages dont on voit les clochers depuis le ciel. « Délation » renvoie tout à fait à ce que vous souhaitez mettre en œuvre : dénoncer pour une contrepartie. Et cela me rappelle, comme le mot « Juste », de bien tristes périodes. Si le rappel de ces périodes vous dérange, c’est que peut-être vous pouvez encore faire repentance !

Mais je ne me fais aucune illusion. Un courtisan sera toujours au-dessus de la repentance (et des lois, puisque c’est lui et son maître qui les concoctent). Un courtisan ne verse aucune larme quand des gens périssent par centaines en Méditerranée.

Un courtisan ne s’émeut pas que les Algériens de tout âge et de toutes conditions – les harragas, brûleurs de frontières – prennent des risques insensés et puissent affirmer : « je préfère être mangé par les poissons que par les vers ». Quand on sait cela Monsieur le Ministre on se doute tout de même un peu que la forteresse que vous tentez de construire sera toujours perméable. Mais entre tant, que de drames, et en tant que citoyen on s’étonne des sommes énormes englouties dans une répression sans fin, le coût des retours en charters.

Tiens, les retours, parlons-en ! C’est bien sur consignes de votre gouvernement que la police des frontières arrête des Marocains, certes en situation irrégulière, mais qui sont en train de passer la frontière espagnole pour rentrer dans leur pays. Vous les extrayez par force de leur véhicule, les faites remonter à Paris pour leur stipuler un avis d’expulsion et leur payer le voyage de retour par avion. Honteux, monsieur le ministre, honteux ! Et tout ça pour quoi ? Pour annoncer au président que mission est accomplie, que quota est rempli, que chiffres atteints ?

Car si vous régularisez parfois, il ne faut pas trop en faire, n’est-ce pas ? Régularisation oui mais quoti quota, point trop n’en faut. De l’humanitaire quand non seulement c’est trop flagrant, mais quand les associations protestent. Vous savez sans doute très bien ce que dénoncent les associations comme le Ban public : vous séparez des couples. Là encore je vous rappelle la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, et le droit français tout simplement, avec notamment la protection de l’Enfance. Vous êtes solidaire Monsieur le Ministre d’une équipe qui manifeste bien peu de solidarité humaine. Ce que vous appelez d’ailleurs avec outrecuidance et grande publicité comme mesure humanitaire quand le délit d’Etat est trop flagrant, n’est qu’acte bien insuffisant de repentance.

Et que dire des Préfectures qui ne connaissent rien du monde du travail, de la difficulté à en trouver, et ne régularisent pas des gens qui parviennent tout de même à trouver un employeur. Mais c’est rarement un emploi trouvé dan la bonne case (toujours pour remplir le quoti-quota). Heureusement ces derniers mois de grands mouvements soutenus par les syndicats ont fait la lumière sur cette question (ce qui ne signifie pas que tout à été réglé, loin de là). On sait au moins que ce n’est pas qu’une question de petits entrepreneurs ou de passeurs sans scrupules. On sait que les grandes entreprises (par le jeu de sous-traitance bien ajustées pour ne pas se mouiller), que les restaurants des beaux quartiers (jusqu’au Jockey club !), utilisent des sans-papiers, donc sans défense pour les exploiter sans vergogne. Où sont les véritables « passeurs » ? C’est cela que l’on découvre en grattant la question des sans-papiers.

Au vu de tout cela et comme citoyen de base je ne peux donc dire que bravo aux associations qui se lèvent contre votre politique. Bravo à la CIMADE par exemple, association que vous souhaitez d’ailleurs casser — vous et votre prédécesseur — car vous savez qu’elle est menée par des Justes. A elle et aux autres associations j’apporte mon encouragement, mon soutien sans faille. Je porte ma contribution à cette lutte. Ma contribution passe par les mots, puisque donc je ne suis que poète. Vous, homme politique vous connaissez le poids des mots, vous en vivez (mieux que n’en vivent les poètes). C’est ainsi que tous les mois sur une place publique d’Amiens je lis des textes qui dénoncent votre politique dans ce domaine des Sans-papiers, et ce à partir des situations concrètes que l’actualité renouvelle hélas en permanence.

Evidemment je salue le très beau travail réalisé par l’équipe du film Welcome qui vient de porter sur la place public le débat indispensable sur la question des Justes aujourd’hui (commémorer hier et reproduire aujourd’hui les démarches qui ont permis qu’hier ait été ce qu’il a été est une honte). Ce combat ne fait que commencer et de plus en plus d’artistes s’y engagent (plasticiens, scénaristes et dessinateurs de bandes dessinés, écrivains, artistes,…).

Quand vous passerez par Amiens monsieur le ministre, venez vous arrêter place Gambetta, certains soirs, vers 18h 30, ce ne sera pas long, trente minutes tout au plus. Et vous pourrez profiter des mes propos.

Mais je vous quitte je dois me rendre justement à mon prochain sarkositoire puisque c’est ainsi que j’appelle ces séances publiques. « Sarkositoire », est un mot forgé sur les racines grecques de notre belle langue : c’est le territoire du sarcasme. Ce mot convient à l’esprit sous lequel je place ces interventions consacrées exclusivement à la défense et illustration de la cause des Sans-papiers. Il est pour moi vital que les Droits de l’Homme soient encore représentés dans ce pays. C’est une urgence. Et cela se fait par le courage de la population face à votre politique. Et vous savez très bien que ce ne sont pas des « révolutionnaires » qui se lèvent peu à peu. Ce ne sont pas des révolutionnaires qui rechargent des téléphones portables ou offrent un sourire aux sans-papiers en galère. Ce sont des hommes et femmes tout simplement qui se reconnaissent en l’autre, et qui savent que les sans papiers ne sont pas venus chez nous pour le plaisir mais au terme de tout un processus entraîné par la manière dont nous gérons nos rapports avec les pays du Sud.

Vous serez comptable devant l’histoire de votre comportement actuel.

Salutations citoyennes à vous et à vos proches,