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Le Président du pays de Takicardie et le mur du son

Dans ce pays lointain, très longtemps après la mort du roi Charles V et III font VIII et VIII font XVI, bien longtemps aussi hélas après la mort de l’oiseau, de la bergère et du petit ramoneur, vint à régner un président qui ne supportait pas certains sons.

Ainsi, quand il donnait une réception, une conférence, et que les slogans de manifestants, même peu audibles, pouvaient évoquer une petite divergence, là, dehors, dans un quelque part mal défini, il sentait une menace sur son pouvoir, et entrait dans une très grande colère.

Un jour, dans une petite ville dont le centre ne comportait que quelques rues et deux ou trois places, mais où le président présidait, on entendit des manifestants pendant la cérémonie qui réunissait ses courtisans. L’ego-président parlait. Les applaudissements, hors de proportion avec l’intérêt de ce qu’il disait, auraient dû suffire pour couvrir la perception d’un son extérieur désobligeant. Mais l’Ego-président avait l’ouïe fine. Il fut très vexé d’entendre ces rumeurs et renvoya séance tenante le préfet, le chef de la police, le chef de la musique, le maire. Non, le maire il ne pouvait pas ! Ce n’était pas lui qui le nommait, en tout cas pas encore, pas à cette étape-là de son pouvoir.

Ce jour-là il fut clair pour tous les courtisans, qui tenaient à leur place, qu’ils ne devaient le promener dans les petites villes. Elles lui étaient désormais interdites, comme les banlieues, et celles-là pour d’autres raisons.

Ce jour-là les courtisans parvinrent à le convaincre que seules les grandes villes pouvaient le recevoir, lui l’ego-président. Seules les grandes villes correspondaient à Sa Grandeur. Et surtout évidemment dans les grandes villes les manifestants peuvent défiler bien bien loin de son lieu d’intervention (du moins tant qu’il y aura encore la possibilité de manifester en ce pays de Takicardie).

Mais il fallait aller plus loin !

Rendre sourd le président, même de manière réversible (il pouvait un jour ne plus être président, ce qu’on n’évoquait jamais devant lui), fut une solution écartée, car l’ego-président avait besoin de continuer à entendre ses courtisans. Les sons qui émanaient de la bouche de ceux-ci lui faisaient un bien immense.

On essaya donc d’améliorer la situation par modification de la trajectoire des sons. L’ego-président pouvait en effet à tout moment s’éclipser de son palais, pour aller faire un jogging, sortir acheter une très très belle montre, ou bien encore rentre visite à un dirigeant ami membre du CAC 40. Il était très difficile de toujours maîtriser l’émission de sons à ces moments-là et dans des lieux inopinés, non balisés par le service du protocole.

Il fallait se donner à long terme les moyens d’étouffer dans l’œuf et définitivement les sons indésirables. Des chercheurs furent convoqués, de gauche comme de droite, puisque la science n’a pas de couleur politique. Le sujet motiva des scientifiques, de droite comme de gauche puisqu’etc.

L’argent coula à flot pour cette recherche et on finit donc par la trouver cette solution !

Le premier prix fut remporté par un chercheur qui parvint à créer le mur du son, un mur invisible, immatériel, que l’on pouvait générer en vaporisant un mélange d’une composition tenue secrète : il suffisait d’en asperger ceux qui lançaient des slogans hostiles. Instantanément le son butait sur ce mur et même les manifestants entre eux ne s’entendaient plus. Et c’était totalement sans conséquence sur la santé, comme le taser, ce génial pistolet à impulsion électronique. Ainsi la sécurité fit de grands progrès durant cette période.

Chaque gendarme, chaque policier, chaque responsable des forces de sécurité reçu une dose individuelle pour les cas de proximité. Les cas collectifs étaient traités par hélicoptère, par exemple lors des manifestations avérées, programmées, autorisées ou non. On avait retenu un mode de diffusion semblable à celui utilisé par les agriculteurs du Middle West aux Etats-Unis, quand ils vaporisaient leurs champs.

Le pays de Takicardie s’enfonça dans un silence profond. En entrant dans ce pays on avait l’impression de s’enfoncer dans de la ouate. Les gens perdirent même l’habitude de se parler pour des choses quotidiennes, banales. Car tout propos pouvait être interprété et donner lieu à l’aspersion par dose individuelle d’anti-son.

Le président de la Takicardie, devenue Pays-Ouate avait retrouvé le sourire. Lui et ses courtisans.