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Pour en finir avec l’univers de la pomme de terre

Entretien du 12 février avec Marc Chaubaron, artiste peintre

Entretien du 12 février avec Marc Chaubaron, artiste peintre

Voir sur le site la page publiée à l’occasion de l’ExP’omme de terre, qui s’est tenue à la médiathèque de Baden (Bretagne)

Long entretien téléphonique avec Marc Chaubaron pour évoquer sa création plastique. Je déduis ce texte des notes prises lors de l’échange . Je comble à ma manière certaines évidences et non-dits qui apparaissent moins évidentes à la relecture ! Mais j’espère qu’il n’y a pas de trahison Je mets entre guillemets quelques propos notés sur le moment dans leur intégralité. Le reste est mise en forme. Et comme on dit dans la presse, le titre et les inter-titres « sont de la rédaction ».

L’entretien date du mardi 12 février 2008, sa mise en forme principale du 12 avril 2008.
J’ai souhaité cet entretien non seulement au vu de l’originalité de cette création mais encore de l’intérêt que présentaient quelques propos rapidement échangés antérieurement. Marc Chaubaron m’avait dit avoir alors déjà réalisé une centaine de peintures et qu’il lui en restait à peu près autant à faire pour en finir provisoirement avec l’univers de la pomme de terre qu’il voulait traiter.

_M’intéressant par ailleurs à la question de la genèse des textes, et du processus de création en général, m’interrogeant sur ce qui fait que de « rien », on passe à quelques mots dans la tête, quelques traces dessinées, j’étais intrigué par cette manière de concevoir un projet de création, en sachant d’avance le nombre approximatif d’œuvres à créer (poète je ne me dis jamais : « bon encore trente cinq poèmes et c’est bon »).

C’est donc avec cet état d’esprit que j’ai engagé l’entretien téléphonique du 12 avril 2008.

Germe de Paradis

Germe de Paradis - Article Ouest France

A l’origine de cet univers « naïf »

_ Marc Chaubaron avait depuis longtemps une attirance pour la pomme de terre. Il voulait rendre hommage à cet aliment indispensable, banal, quotidien et artistiquement méprisé :les pommes sont belles et trouvent leur place dans les « natures mortes ». Pas les patates.

On connaît Les Mangeurs de pommes de terre de Van Gogh, mais ce sont les mangeurs qui ont la vedette, plus que la pomme de terre elle-même.

Ce qu’avait fait Henri Cueco sur les pommes de terre rendait aussi l’approche plus difficile pour un peintre : il n’était pas question de repasser derrière celui-ci !

A ce stade il manquait donc le moteur, le déclencheur, l’aiguillon pour que Marc Chaubaron se mette à l’œuvre, passer du rien à quelque chose. Il fallait « laisser germer en moi une forme de concept à ma façon qui en aucun cas ne recouvrirait les siens ».

Marc Chaubaron peint depuis plus de vingt ans… une peinture qu’on appelle « naïve », terme qu’il n’aime pas beaucoup, car elle ne rend pas compte du processus basé sur l’imaginaire. La peinture naïve est perçue comme étant une manière de traduire son univers intérieur : « sortir de soi pour y faire entrer les autres ».

« Appelons cela peinture symbolique » dit le peintre, une peinture où se mêle la poésie. La peinture native serait alors celle qui propose une autre approche des choses, une peinture qui porte un regard poétique plus qu’un regard de peintre. La peinture induit une esthétique de la lumière, de la forme de la matière. Ici ce qui importe le plus c’est l’univers imaginaire, l’illustratif. Il s’agit bien d’une forme d’écriture.

C’est un état d’esprit, attentif au divers logé sous les apparences. Le sel se dissoud dans l’eau et pourtant il est toujours là. Sans doute le peintre « naïf » doit il rendre compte de cette présence, de cette charge qu’il ressent de sel qu’il continue à ressentir et qu’il va peindre, quand il affronte cette présence de l’eau marine.

A pied d’œuvre

Un beau matin, voilà trois ans à ce printemps (référence au printemps 2008 : on est donc en 2005), Marc Chaubaron tournait en rond, avant d’engager un nouveau chantier (j’imagine bien ces phases d’entre d’eux, entre un ouvrage que l’on vient d’achever et un autre encore en gestation). Il se trouve qu’ »un sac de pommes de terre avait été oublié sous mon évier . « Sensible aux signes je me suis dit “je ne vais pas le jeter“ ». Ainsi naissait peu après le premier tableau.
A l’époque Marc Chaubaron lisait un livre d’atmosphère biblique où il était question d’Abraham comme « le plus humble des hommes ». Le premier tableau, représentant une planche de pommes de terre, devait s’intituler « Et nous qui sommes-nous ? ». Ainsi la pomme de terre nous place dans la relativité universelle.
D’autres tableaux vont suivre … les patates germées ayant été conservées, le peintre s’est intéressé aux métamorphoses des diverses variétés et à leurs métamorphoses. Il y travailla tout l’été qui suivit dans son local de Saint Goustan (Auray). Il dispose là de quelques 800 tableaux dans son atelier, mais les gens qui visitaient posaient le plus souvent des questions au sujet des patates « Où allez vous chercher tout cela ? ».

Il s’agit avant tout de « savoir regarder ». En regardant vivre et évoluer les patates notre l’artiste voit qu’elle peut prendre forme d’arbre, de lichen, d’animal. Tout un processus est en marche (un processus mental, personnel : pour les patates il n’y a rien de nouveau, elles continuent ce qu’elles savent faire). « J’y ai pris goût » dit Marc Chaubaron : germées ou pas germées, il a « sous la main », sans avoir besoin de rechercher, un gisement de formes en évolution constante. Quand une variété qu’il ne connaît pas entre chez lui il la croque au dessins d’abord, avant de la manger. La pomme de terre pousse sous la terre, elle est très underground, très enracinée. Il s’agit de mettre au jour cet enracinement.

Le développement

Marc Chaubaron cherche alors des passerelles avec différentes activités. Il voit par exemple des « planches anatomiques », en les prenant « telles qu’elles sont », ou bien il se retrouve sur le chemin des grands questionnements, surréalistes et métaphysiques (œuvres titrées « Où allons-nous », « De vous à moi »,…).

Le côté fantaisiste, malicieux, qui fait partie de sa nature, n’est pas absent, et cela donne les petits villages installés sur le dos des pommes de terre, naïfs et poétiques (la série des « Ker patates »). Malice aussi dans ce tableau d’un sac d’un kilo de pommes de terre nouvelles, toutes câlibrées, ne présentant aucun intérêt – aucune individualité, qu’il va intituler « Tableau d’un kilo ». Si vous prenez chaque patate d’un sac de deux kilos 5, et leur donnez un petit nom, cela fait la série des « Patates au détail ou au kilo ».

La symbolique de la terre va se retrouver, ainsi que celle de la maison : série des « Ti-patate ». Dans ce cas la patate devient une maison pour l’homme. Une sorte de crêche. A l’intérieur de la patate ouverte on assiste à des scènes d’intérieur (repas, cuisine,…)
Certaines créations font références d’une certaine manière à l’art contemporain, où il suffit par exemple de surdimensionner pour attirer l’attention. Marc Chaubaron aimerait réaliser une pomme de terre géante, de trois mètres de long. Mais c’est difficile à installer… ou a vendre à un particulier. Il s’agit en tout cas de se situer dans la « noblesse » d’un art modeste…
Avec la pomme de terre on est dans l’apparence : certaines ont des formes insensées, c’est sans conteste de l’Art Brut (certaines deviennent des acariens, des monstres,…). La patate peut ressembler à une noix, ou à un cerveau… Elle a aussi des allures de crapaud, de cailloux

On aura les formes rappelant tout domaine, sans tabou : une pomme de terre peut ressembler à un gros chat, ou avoir la forme de cœur, on encore apparaître « tuber-cul »,… Mais on n’en a pas fini avec les formes puisqu’on peut encore trouver :

  • Animaux avec jeux, autres que les chats, avec jeux de mots en titre (« f’âne de toi »).
  • Une série de petits tableaux qui s’intitulent « les p’hommes de terre » : un poilu de la guerre de 14 (« Retour de campagne ») La Joconde (« Mona Lisa), photos de familles de pommes de terre, une sorte de juïf errant (avec son baluchon-pomme de terre)
  • des tableaux nés de l’échange avec d’autres personnes. Par exemple des gens qui évoquent des souvenirs avec la pomme de trre. Ainsi de cette femme qui évoquait le fait qu’en captivité elle pouvait échanger trois patates et que cela lui a permis de tenir le coup. Cela donne lieu à un tableau.
  • la pomme de terre dite en « robe des champs » donne lieu à une série de villages, paysages, bouquets, série de « potatoes country).
  • Le nom de la « patate nouvelle » donne naissance à des sortes de crêches.
  • Marc Chaubaron récupère aussi les vieux sacs de jutes de pommes de terre, et des « paniers » en bois, qu’il pourra exposer.
  • _ Concernant le nombre des tableaux (200, dont près de la moitié restaient à faire à la date de l’entretien), Marc Chaubaron le recadre dans sa démarche générale : quand il part sur un concept, il y va, « la fleur au fusil », en écriture. Ici il a encore noté des tas d’idées concernant l’univers de la patate. Toutes ces « idées » devront donc se matérialiser.

Les tableaux sont à vendre mais ils sont tous répertoriés, photographiés. Qu’ils soient à vendre ne se confond pas avec l’idée de « commande » : quelqu’un aurait voulu des quantités de « villages de pommes de terre », mais cela n’est pas dans le tempérament de l’artiste. Cela me fait souvenir d’une anecdote qui concernait un artisan traditionnel africain. Devant la beauté du travail un Blanc veut en commander dix identique. L’artisan propose alors un prix astronomique par chaise. Le Blanc s’offusque. Mais dit l’artisan, en faire une seule est un plaisir répéter vingt fois est une corvée.

Autres points de repères sur les activités de Marc Chaubaron (si l’on ne s’intéresse pas qu’aux pommes de terre !)

Il a toujours en tête deux poètes, avec lesquels il reconnait une filiation : Prévert et Brassens…

Les autres chantiers de Marc Chaubaron portent sur le voyage, l’île, les îles, la musique. Il y a souvent une atmosphère musicale dans les tableaux. Le rêve, les animaux, eux aussi très présents (chat, mouette, âne, hérisson,…).

Au fil de son cheminement Marc Chaubaron a réalisé :

- des posters sur commandes. Le premier s’intitulait « Chouette le monde » et représentait 81 chouettes déguisées, formant puzzle.

- des pochettes pour disques de chansons, contes musicaux

- des emballages pour les sucres Beghin Say, comportant des jeux de mots.

- des peintures-cartes postales sur les 2 cv, sur les chats. On peut voir ces dernières sur le site de la Galerie du Chat

- Un recueil de réflexions philosophiques et poétiques à partir des propos de la voisine de Marc Chaubaron, Clotilde : Clotilde, sans commentaires, cent opinions (publié en 2004).