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Passeurs de mémoire

Ce texte est la préface que j’ai réalisée pour la publication Passeurs de mémoire réalisée au lycée Jean de la Fontaine de Château-Thierry (Aisne) où je suis intervenu en 2006-2007 dans une classe de BEP CSS animée par Catherine Fétis, et un groupe de pilotage où de nombreux membres de la communauté éducative étaient engagés (projet soutenu par la Région Picardie).
Nous avons travaillé sur la relation entre les personnes âgées d’une maison de retraite et les jeunes.
Des élèves de collège et d’une classe primaire ont aussi participé à la réalisation qui a donné lieu à un livre-CD « Passeurs de mémoire » sous-titré Lien tissés, édité par le lycée, sous la direction d’Eric Gomé, proviseur.
La compagnie l’Echappée a permis la mise en bouche d’une partie des textes réalisés (d’où la production du CD avec le livre).

Passeur de mémoire : le sens d’un projet

On ne peut pas avoir de mémoire si l’on n’a d’avenir, c’est-à-dire si l’on n’est pas ancré sur un désir qui nous positionne sur la flèche du temps : la mémoire fonctionne au présent, de manière concrète. Elle se révèle au travers des souvenirs, qu’ils soient « mentaux » ou constitués d’« objets-souvenirs », comme sont les « souvenirs » que l’on ramène de vacances.

Si la mémoire prend forme dans un présent désirant, elle n’est donc pas neutre et s’y intéresser c’est donner sens à la vie, tant pour les personnes « âgées » (mais « âgées de quoi ? Nous sommes tous « âgés » puisque nous avons tous un âge) que pour les jeunes qui questionnent.

On ne repart jamais en arrière et les contes déjà nous apprennent que la vie ne fonctionne que dans un seul sens. C’est dans un « aujourd’hui » que le temps passé est pensé, vécu, ici et maintenant. En cela les mots du passé peuvent enfermer, quand ils sont ressassement sans perspective, ou libérer, lorsqu’ils sont partagés.

C’est pourquoi l’opération réalisée avec l’école primaire, le collège et le lycée est primordiale.
Les textes produits sont importants à plus d’un titre :

• ils manifestent l’échange qui a eu lieu et laissera des traces :

Ce livre ne se refermera pas
Il va m’accompagner

dit une élève de CM2

• ils manifestent le rôle de la parole et de l’écriture, la liaison entre les deux, le « mentir vrai » qui marque la prise en compte des propos de la personne interrogée et la manière dont l’élèves se sont appropriés cette parole.

• La démarche d’une rencontre à partir d’un objet renouvelle la manière dont nous pouvons entrer en relation avec une personne. Les élèves ont bien compris cela et les lycéens ont aussi produit des textes à partir de leur objet préféré.

Les productions répercutent aussi bien le travail sur la forme poétique (liste de « premières fois », devinette sur les objets), que sur la forme du récit. Tout cela nous montre combien les personnes « âgées » nous ressemblent : jeux et rêves d’enfants, premier amour et puis le passage du temps… Il est important que les élèves aient conscience de la qualité humaine de toute personne à tout âge : plus le corps physique est « âgé » plus dans la tête il peut y avoir une richesse d’expériences. Mais qui s’en préoccupe ?

On ne saurait mettre de côté une catégorie d’âge. Ces personnes restent bien vivantes si on leur permet de nourrir des projets, pour trois ans, trois mois, trois jours… Jusqu’au dernier souffle un passager de maison de retraite est une personne qui construit du sens et du désir . Je rappelerai les propos d’Alain Jacquard dans un entretien à la radio voici quelques mois. Alain Jacquard a largement atteint l’âge des personnes rencontrées par nos élèves. Il disait alors « tant que je suis vivant je suis immortel ». Il voulait dire par là que jusqu’à son dernier soufffle il aurait des projets et que seuls les autres pourront constater sa mort. Pour lui-même, il se vivra toujours « immortel », porteur de volonté. Puisse être cette leçon que retiennent les élèves, à tout moment de leur vie.

Puisse notre société favoriser cet épanouissement et ces rencontres. En cela la démarche de création engagée ici avec les élèves n’est pas une action périphérique à la scolarité. Elle devrait être au cœur de la formation de tout homme et femme. On devient plus humain chaque jour et c’est là qu’il faut situer le véritable humanisme comme le rappelait Tzvetan Todorov dans une réflexion appuyée notamment sur celle de Montaigne, lors de la mise en place de l’exposition de la BNF « Lumières ! Un héritage pour demain », créée voilà tout juste un an.

Je souhaite à tous de bonnes découvertes à la lecture de ces textes dont certains ont l’éclat des fragments qui peuvent éclairer nos vies si l’on sait les écouter.

Jean Foucault
Ecrivain de service