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Patchwork lapidaire

Pourquoi ce texte ?

Ce texte a été créé à la demande de Geneviève Verrier, qui m’a sollicité pour une préface au catalogue d’une exposition internationale d’artistes de Patchwork, exposition présentée dans la ville du Mans du 8 au 20 novembre 2007.

L’exposition s’intitule Allons chercher Pierre

On y trouve les œuvres des artistes suivantes : Fanny VIOLLET, Anne Marie BERTRAND, Odile TEXIER, Georgeta STATESCU, Lea STANSAL, Val HOLMES, Catherine TROUDE, Simone PHEULPIN, Maryvonne DEVILLE GUYOT pour les françaises la spécialiste des teintures végétales Françoise GRALL, l’australienne Dijanne CEVAAL, l’anglaise Cas HOLMES, les allemandes Gaby METT, Elsbeth NUSSER LAMPE, Pascale GOLDENBERG et la suisse Rita LERCH.
Contact : Geneviève Verrier
tél : 06 77 44 48 79

Le texte mis en ligne est une version première, relativement longue, qui a subi quelques modifications pour cadrer avec l’espace disponible pour une préface dans le catalogue.

Patchwork lapidaire

Il me plait de penser que la pierre qui roule n’amasse pas mousse : à voir le peu de mousse sur nos pierres je suppose que celles-ci circulent quand on a le dos tourné. Ou alors c’est que le soir quelques-uns d’entre nous viennent émousser les pierres comme on époussette les meubles.

Toute pierre n’est pas polie. Mais il en est. La pierre peut être utilisée pour la construction. Mais aussi pour la lapidation. Pierre douce ou dure, pierre-abri ou pierre des anciens boulets de canons. Lapidaire, art de la pierre, art des inscriptions sur la pierre.

Je veux regarder toutes les pierres de la plus grise, jusqu’à la plus belle pierre colorée, lapis-lazuli, peut-être, pierre qui chante, belle pierre d’azur. A moins que le noir dont on a fait une pierre sacrée ne soit la plus belle, la plus étrange !

Je n’en ai pas encore fini avec la pierre !

Je veux écouter-voir comment le patchwork saura apprivoiser, polir la pierre. Ou l’observer dans sa fureur.

La pierre

Montagnes
Traces telluriques
Rochers, rocs, rocailles,
Age de la pierre taillée
Age de la pierre polie
Traces archéologiques
Inscriptions lapidaires

Pierre d’angle et d’achoppement Pierre des murs Pierre de margelles Pierres mangeoires Pierres à recueillir l’eau Pierres plates Pierres pour s’asseoir

Pierres qui virent Menhirs Pierres dressées Pierres phallus fécondant Gaïa la Terre Pierres grottes Bons seins maternels. (La pierre sait être douce).

Pierres qui balisent les chemins Petits cailloux de tous les petits Poucets du monde (de l’ordre de la pierre eux aussi : à ne pas confondre avec le pain picoré par les oiseaux) Poussière de cailloux, sable,

Pierres qui roulent Rolling stones N’amassent pas mousses

Navire en partance Galets auprès des ports Roule roule la mer Sous les galets la grève Sous la grève le sable.

Pierres molles…

Pierres molles ! Je les découvre dans un texte de Gianni Rodari inséré dans La Grammaire de l’imagination. Rodari, alors enseignant dans une école primaire italienne propose une « dictée » à ses élèves. A la fin il découvre trouve sur une copie d’élève le mot « piere » écrit avec un seul « r ». Il propose à la classe de réfléchir à la qualité principale de la pierre à ce qui traduit le mieux cette qualité – la dureté – dans l’écriture du mot. Tout le monde s’accorde que ce sont les 2 « r ». Alors avec un seul « r » nous aurons une pierre « molle » et la classe invente l’histoire de ce pays où les pierres sont molles.

Oui en avant donc pour des pierres De toutes consistances De tous usages,

Pierres-trajectoires inscrites en elles Car les pierres traversent les époques

« Le temps, le temps A pu faire d’une flamme Une pierre qui dort debout »

(Guillevic, dans Terraqué)

La récente éruption du Piton de la Fournaise à la Réunion est là pour nous rappeler que du feu naît la pierre.

Pierre à feu Pierre qui nous donne à penser, et pas toujours dans les sens attendus :

« Si un jour tu vois Qu’une pierre te sourit,

Iras-tu le dire ? »

(Guillevic, toujours dans Terraqué)

Il n’y a pas à hésiter à dire comme nous y invite Paul Eluard : « le tout est de tout dire ».

Le collecteur de mots ou de matières textiles sait trouver l’inattendu dans les rapprochements que nous donne le fugace aujourd’hui, si l’on sait écouter. Il rapproche les éléments inattendus « la machine à coudre et le parapluie » d’Isidore Ducasse par exemple . Il donne donc à voir, tout simplement.

J’aime cet apologue attribué à un artiste japonais qui se promène au bord de la mer. Il s’arrête soudain, se baisse et ramasse un galet qu’il observe sous toutes ses faces. Après méditation il le signe. Ses disciples lui disent, « mais enfin maître pourquoi le signez-vous, vous n’avez pas créé ce galet ? » « Non, répond le maître, mais grâce à moi tout le monde, maintenant, remarquera ce galet qui sinon serait resté inaperçu »

Patchwork : Le langage du tissu

En 1982 Patrice Hugues publiait Le langage du tissu. Ce livre accompagnait une exposition de même intitulé, présentée au Havre, dont il était commissaire. Il indiquait dans son avant-propos que le textile était « au plus bas » :

« Comment pourrait-il en être autrement dans un monde où le tissu n’est jamais vraiment vu, ni considéré pour ce qu’il est, où il est très rarement touché – ce qui est encore plus sûrement le méconnaître -, un monde où il n’est pas entendu, ou l’éloquence de sa nature n’est pas admise à jouer véritablement son rôle, où le Langage du Tissu s’est trouvé progressivement réduit au silence ? »

En vingt-cinq ans les choses ont tout de même changé ! Et le patchwork n’y est pas pour rien. Il contribue à « Donner à voir ». Quoi de mieux en effet que les arts visuels, que le patchwork, pour donner à rêver et donc donner à voir le réel, nous montrer les fils de la réalité invisible.

Tout art est langage, et l’écriture a tout particulièrement une dette envers les arts textiles. N’est-ce pas du textile que sont venus les termes qui désignent « le texte » issu (« tissu » ?) de l’écriture. L’analyse des sociétés engageait aussi sa réflexion en retenant l’expression de « tissu social ». Le cheminement est un peu plus puisqu’il y eut d’abord ce passage du textile aux sciences naturelles et médicales (les « tissus » qui composent notre corps) et de là à l’anthropologie sociale et culturelle alors naissante (fin XVIIIe, début XIXe siècle).

Mais venons en au fait : l’exposition

Or voilà que j’écris cette préface sans connaître les œuvres que j’invite à découvrir. C’est le jeu pour une exposition qui a invité chaque artiste à créer du nouveau pour l’occasion. Alors j’ai effectué un tour d’horizon d’œuvres antérieures me permettant de prendre contact avec ce que les exposantes ont déjà produit, et découvert quelques-unes de leurs réflexions sur l’art du patchwork. J’ai eu aussi le bonheur de dormir dans les chambres « habitées » par le patchwork chez Geneviève Verrier. Je peux donc me lancer apporter un regard de poète qui découvre un univers qu’il connaît. Le regard naïf fait parfois des merveilles là où le spécialiste ne voit plus rien.

Bien sûr je suis impatient de rencontrer les œuvres qui vont figurer dans cette magnifique exposition. Mon introduction est une préparation mentale et corporelle destinée à réagir aux émotions qui seront libérées. J’espère que cette approche préalable saura aussi éveiller l’intérêt et donc les sens des lecteurs du catalogue (mais lit-on eocre les préfaces ?)

Chacune chacun est ici convié à extraire de ses matériaux d’artistes ce qu’elle ou il (le « il » convient-il dans ce domaine ?) a éprouvé, son émotion retirée de la pierre.

Pierres vives que ces pierres textiles, pierres précieuses pour qui sait les lire, qui s’animent comme s’animent au soir de l’univers, les roches car comme nous le dit encore Guillevic : « les roches reprendront leurs trajectoires de folles ».

Mais si Guillevic parle d’un futur « tellurique », c’est à chaque instant du monde que du regard sur la pierre naît un je ne sais quoi, un presque rien. Et les fragments de mots et les fragments de tissus, touts deux arts du patchwork, du rapprochement inattendu, recomposent le monde à partir de l’attention à ces petits riens qui font nos vies. Mieux que « recomposer » on peut dire qui « composent ». Car sans cette capacité de créer pour faire sien le monde, nous ne saurions rien de celui-ci !

C’est chaque jour, chaque nuit que les pierres reprennent leurs trajectoires et leurs murmures pour qui sait voir et entendre : « Les menhirs la nuit vont et viennent Et se grignotent »

(Extrait de« Carnac », dans Terraqué, Guillevic)

J’ai cité plusieurs fois Guillevic, je pourrais citer aussi Francis Ponge et son célèbre « Galet », et combien d’autres poètes qui ont parlé de la pierre, du galet, du cailloux, du sable où chaque grain est une graine où s’enracinent nos aventures, encore une fois pour qui sait voir…

« Dans le galet d’une rivière est inscrite toute la marche de l’univers »

(Okuizumi Hikaru, Les Pierres, Actes Sud, 1994)

Le roman Les Pierres d’Hikaru, s’ouvre sur un extrait de l’Evangile selon saint Luc, chap XIX, 40 : « Je vous le dis, s’ils se taisent, les pierres crieront ».

N’oublions pas non plus le jeu de mots de Jésus : « tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon église ». Le Verbe s’est fait chair. Pierre se fait pierre. On n’en a jamais fini avec la pierre.

Alors, artistes du patchwork, n’hésitez pas ! Etonnez-nous par votre voyance, par vos chemins de traverses, vos raccourcis faits de tous les matériaux du monde ! Montrez-nous qu’il y a quelqu’une au bout du fil. Nous allons suivre vos chemins ou bien les détourner ? Qu’importe ! N’est-ce pas le propre d’une œuvre de mettre l’autre en chemin ? De faire notres vos créations : « le poète est celui qui inspire plus que celui qui est inspiré » disait Paul Eluard. Nous allons peut-être marcher sur les pierres du chemin de vos œuvres ou nous laisser emmailloter dans les molletons de pierres molles où saisir par les calculs qui nous rongent.

Nous mettrons peut-être le bouton destiné à refermer le patchwork pour la nuit, ou à faire ponctuation d’une œuvre à l’autre. Je songe à l’artiste Michel Jeannès qui, à Lyon, participe au collectif « La mercerie ». Il est parti du bouton pour créer du lien social et faire œuvre [Michel Jeannès présente sa démarche sur le site : http://www.acte-aravis.fr/index.php…

Mais sans doute avez-vous bien d’autres ponctuations dans vos sacs, emplis de brics et de brocs ! La ponctuation, le punctum, le point dans un texte. Le point de piqûre, dans un textile, le point qui appelle le contre-point. Un art qui mûrit avec le point ne peut être que de la grande famille poétique. Un univers où il n’y a jamais de point final, mais du rythme, la mise à jour, la mise au jour des jours et des nuits qui font nos vies.

Nous sommes donc impatients de vous rencontrer à travers vos œuvres !

Jean Foucault

Poète de service

Amiens, mai 2007

Note d’après signature :

[1]

[1] J’aime bien indiquer dans mes interventions que je suis écrivain de service. Service volontaire comme on disait autrefois pour ceux qui assuraient un service civil : dans mes écrits j’ai publié un recueil de nouvelles pour enfants Qu’elle est textile ma vallée, fictions inspirées par des entretiens réalisés autour d’un projet culturel lié à la « Vallée de la Nièvre », dans le département de la Somme. Cette vallée était la terre de tissage du jute, textile méprisé s’il en est, destiné à faire les sacs de sable ou à patates ! Ensuite je me suis intéressé aux pommes de terre…

Qu’elle est textile ma vallée était illustré par Monique Tarlin, plasticienne dont les œuvres reproduites dans le livre présentent les impressions-émotions de la rencontre avec les fils et métiers, les outils du textile et les trames (éditions Corps Puce, Amiens, 1989).

D’autres « fibres » se réveillent alors : ma mère, aujourd’hui décédée, faisait des points de croix et des jours Venise. Brodeuse, corsetière, couturière, elle a fait « des jours » sur du linge à beurre. Et je rêve encore à ces femmes à ces jeunes filles qui nous donnent le jour et poursuivent la construction des jours leur vie durant.

Tout cela explique sans doute pourquoi cette préface, en continuité avec un aspect de mon parcours intérieur.