L’Autre langue

Claudine La Poète

Jean Lou à qui ce poème est dédié, vient de recevoir un refus de visa par l’ambassade de France au Bénin (avril 2009).
Voilà comment on réduit à néant une tournée en France.
Les participants au SIpoef sont scandalisés par de telles moeurs « diplomatiques » à base de quotas de rejets
Voici donc un texte-baume pour soulager s’il se peut Jean-Lou.

L’AUTRE LANGUE

À Jean-Lou,
comédien-rappeur béninois

J’écoute les vibrations de la terre
qui se gonflent de nouveaux sons
ta voix remplie d’éclats de rire
parle sans parler la langue africaine

Même dans le silence je l’entends
il en est ainsi des étoiles
que je recueille au petit matin

Tes paupières de Rimbaud nègre
rêvant d’avenir
font chanter la mer
au bout des doigts

Vacille la nuit musclée
entre les légendes
qui au détour d’un mot
se dérobe dans la cuisse de l’âme

Des morceaux de vie
tombent entre les mains
d’un étrange scribe
qui les alchimise

L’instant échappe au temps
institue sa propre loi
au-dessus du lac Nokoué
murmure à l’oreille du jour :
aimer est une prière noire

Au rythme du tam-tam
des peaux nues
brillent comme une affiche
un peu d’ombre veille au bord du lit

Tu ébauches des histoires
fuis le monde étroit
qui nous est assigné

Contre les jours espérés
tu sculptes des paroles
pour délivrer les dieux étouffés

Soufflent les ancêtres
parmi une avalanche de mots
cherchant l’oasis de lumière
près de l’Arbre de l’oubli

Cascade de voix brisées
goût de feu à la gorge
frousse à la bouche

Même aveuglé tu vois
celui qui menace dans l’obscurité
tu appartiens à cet autre univers

Le cercle devient racine plante
se reflète sur la paroi de tes yeux
diamants noirs
pourquoi s’adonner à ses jeux dis-tu
suis-je ainsi plus près
du réel que le réel

Si un œil colle à chacun de mes pas
c’est pour mieux te percevoir
dans la langue intime

© Claudine Bertrand