ODE par Ode

Ode est ministre du Fleuve St-Laurent, ce témoin silencieux de notre Histoire.

Regards Intérieurs

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I

Regards à l’intérieur du Grand Fleuve

L’absence vide
Attendre sans plus rien attendre _Regarder le jour qui passe _Le temps qui fuit

Hier, j’étais petite
Je savourais la vie
La savoure plus encore

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Présence
Elle porte ton nom

Le soleil joue à cache-cache
avec les nuages silencieux
qui se fondent avec l’oiseau

Des canards se font entendre au loin

Tout est vert, jaune et bleu
Autour de moi
Tout est lumière

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Solitude nue
Indécente
Presque

Je viens briser le silence
j’en ai le désir
très fort

M’entendre écrire
M’écouter penser
M’écouter me taire

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Aucun regret
Si ce n’est
Toi
et
L’absence
de tes lèvres
d’où ne viendra
plus
un mot tendre

Toi l’oiseau blessé
Que naîtra de toi
Si ce ne sont
Tes mots
Ceux que tu nous a laissés

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Et tu es là
Absence
Tu te souviens
De l’île
Comme je me souviens
De tes sables
Où tu es enfoui
à jamais

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Je prends soin de ma maison de mots
et leurs sens
Je les aime
comme tu les aimais
avec passion

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Il faut qu’à la pierre luisante
de la marée basse
On se souvienne
Que l’on écoute chanter les mots
qui s’alignent
comme les vagues
qui remontent
remonteront
jusqu’à
marée haute
engloutiront la pierre
cracheront les mots sur la berge
pour que tu les lises
et
que tu te souviennes
d’où tu viens
où tu es
et
où tu vas

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Écoute le vol de l’oiseau
il te guidera
le long du Fleuve
jusqu’à l’Atlantique
Tu y ramasseras les galets
pour en faire des statues
Tu les nommeras
de tes noms originels
tu t’y retrouveras
te reconnaîtras

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Bien au delà du rêve
Tu verras la rose s’épanouir
Tu flotteras au-dessus des plaines
et des battures
En cherchant à atteindre l’horizon
que jamais tu n’atteindras
Mais tu atteindras la rive
Et la sente qui te conduira
En tes lieux

Nous tournons en rond
Autour de la terre
Depuis la nuit des temps
C’est la quête

Et les Gardiennes du Temple
T’ouvriront enfin leurs bras

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IIRegards à l’intérieur du Temps

Par le regard des autres
Je pénètre dans mon regard intérieur
Le monde s’infiltre par tous les pores de ma peau

Je suis argile
Terre bénie qui se baigne au fleuve
Se réchauffe au feu des entrailles de la terre
et au feu de camp de la plage
Noces nuptiales intimes

Je suis la descendante de tant de lignées
Qu’elles se perdent dans la nuit des temps
Je les cherche dans mon art
Je les fais renaître
Pour m’en rapprocher
Les reconnaître
Me reconnaître
Généalogie cosmique

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Le ciel d’aujourd’hui est le même qu’hier
Tout en haut reste
Tout en bas change
Sans cesse
Mutation continue
Dans un monde d’asphyxie constante

La bêtise des hommes me stupéfie
je suis consternée qu’elle n’aille pas plus loin
encore
Cela viendra

Heureusement, il y a la poésie
Vers laquelle mon âme se tend
se détend
Expansion des expansions

Il y a la beauté de la pierre
millénaire
plusieurs fois

Sur la berge
Il y a ces traces des grands bouleversements
qui me parlent et me disent
que mes misères ne sont rien
même si à mon échelle
elles sont immenses

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Je te sculpterai dans l’argile de la grève
Te ferai sécher au soleil de midi
À marée haute
Je t’offrirai au fleuve salé
Tu y flotteras d’éternité
Tu m’y emporteras
Car là est mon âme

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Et le vent houle la vague
L’oiseau de mer y flotte
funambule des grandes eaux
Y volent les poissons
Témoins vivants
Que la terre existe
encore
Pour combien de temps

Pour le temps des humains
Non

Les témoins vivants
resteront
Les humains
disparaîtront

Tout recommencera

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Mes grandes sculptures
survivront-elles au Temps
Mon Tombeau de Pénélope
sera-t-il retrouvé par
les archéologues
dans le jardin du poète

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Il me faut saisir ton ombre
qui libérera ma marche
pour continuer vers là-bas
là où je veux aller
voir
si je m’y rencontrerai
là-bas
dans mes terres intérieures

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IIIRegards à l’intérieur des Brumes

Un champ de brume
enchâsse le fleuve
et les montagnes de Charlevoix
Annonce d’une journée chaude
une journée où je me cache
à l’ombre

J’aime les jours de soleil mais
à l’ombre

C’est là que je voyage

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Petite fille
J’aimais les brumes du parc
Juste avant que la chaleur n’arrive
Les odeurs des fleurs remplies
de rosée du matin
Le silence matinal

Je voyageais déjà

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Les brumes sont comme des îles
des lieux magiques
Où mon imaginaire vagabonde

Avec qui les partager
maintenant

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Regards sur les brumes
Regards à l’intérieur des brumes
Regards sur la vie
Immenses regards de lumière qui filtre
où j’engrange les images
les sons, les mots
comme une montagne
de pierres délavées
par la marée haute

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Je plonge à l’intérieur de moi
Comme dans le fleuve les oiseaux
Pour y chercher leur pitance

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C’est ma vie
qui défile et meurt
À chaque seconde
qui passe

Le temps est précieux

Je vis dans la création solitaire
et sans filet

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Donne-moi ta main de lune
que je me sente un peu
au chaud de ton absence

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Je marchais à tes côtés
Je marche seule
à côté de moi
à la lisière de mon enfance
Je suis encore la petite fille
à la cueillette des brumes du matin

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La Grande Cathédrale est encore plus belle ici
Elle est voûte qui envoûte le Fleuve
Toute l’énergie de ce qui m’entoure
me pénètre le corps, l’âme et l’esprit
Je me perds dans ces brumes
Je m’y noie
Elles portent mes œuvres

Unicité enracinée dans mon esprit
et dans mon art
Je suis multitude, plurielle
Mes regards à nul autre pareil
embrasent mes pensées
errantes
Ainsi naissent le poème
la sculpture, l’œuvre

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Brumes de beauté
Brumes du fleuve
Brumes du parc
Brumes de mer
Brumes de vie
Brumes de l’esprit
Que serais-je sans vous ?

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Ode©