Jean-Louis Crimon : Pas un jour…

_ Un très beau texte de Jean-Louis Crimon, sur le rapport familial à la pomme de terre. Extrait d’un roman paru voici quelques années.
Jean-Louis Crimon, journaliste à France-Culture a réalisé dans les années 1990 une série d’émissions « Eloge à la pomme de terre », comportant notamment un certain nombre de ses textes.
C’est peut-être l’occasion pour lui maintenant de se saisir à nouveau de tout cela et de publier.
Mais n’anticipons pas… Merci à lui en tout cas de nous permettre de partager ce texte.

Pas un jour sans pomme de terre…

_ En frites, en purée, cuites sous la cendre, dans du papier d’aluminium, sautées à la poêle, rissolées dans la vieille cocotte en fonte, en dés avec des oignons, quand on n’a plus de lardons, en lamelles, avec des miettes de jambon, en chair à saucisse, en robe des champs, avec la peau, au goût sucré ou salé dans la bouche, selon la saison ou l’âge des pommes de terre : nouvelles, elles sont sucrées comme des gâteaux, plus loin de la récolte, elles ont comme un goût de sel, naturel, dans la peau. Comme les femmes, sourit mon père, et ça fait rire ma mère, jeunes, elles ont toutes la peau sucrée , mais vieilles…
Un doux dé doré de pomme de terre sous la langue, je rêve à la peau sucrée-salée de femmes belles à croquer.
Dans ma rêverie, j’oubliais les pommes de terre en salade, encore tièdes ou même froides, au vinaigre avec des échalotes, du persil, et un rien de gousse d’ail.
C’est incroyable tout ce que ma mère sait faire avec des pommes de terre. Le délice des délices, c’est le steak de pommes de terre : les patates d’abord, on les épluche, ensuite on les râpe comme des carottes, et on fabrique des steaks hachés végétariens, larges comme la main. Comme on a pas d’argent pour acheter de la viande, ça tombe bien. J’en souffre pas trop : j’aime pas la viande.
Frits dans la poêle, dorés des deux côtés, tournés et retournés avec amour, c’est bon comme du dessert. Un dessert qui vous arriverait sans prévenir, sans crier gare, au beau milieu du repas. Chez nous, les gens de la rue d’en bas, on a le sens du petit rien qui fait un festin d’un simple repas.
(extrait de : Rue du Pré aux chevaux, Le Castor Astral. 2004)